Recherche

Interview de Rose / Season of Mist

Acteurs de l'ombre, les attachés de presse tentent quotidiennement de ménager la chèvre et le chou, pris entre les labels, les groupes et les médias. Focus sur Rose, qui travaille pour le célèbre label français Season of Mist.


Bonjour Rose. Peux-tu te présenter à nos lecteurs s'il te plaît ? Quel a été ton parcours avant d'arriver chez Season of Mist ? Comment se retrouve-t-on à bosser avec des chevelus quand on est une jeune fille bien ?
Bonjour aux lecteurs de Metalland ! Je m’appelle Rose et suis attachée de presse du label et distributeur français Season of Mist. J’ai commencé tôt le Métal, car j’ai toujours su que je voulais en faire mon métier. J’ai donc démarré en organisant des soirées à Paris, j’ai ensuite organisé des concerts. Puis j’ai intégré un webzine, enfin un magazine, puis un deuxième… tout ça en faisant mes études à la fac (Médiations Culturelles à Paris 8 puis Métiers de Arts et de la Culture à la Sorbonne).

Ma maîtrise en poche, j’ai enchaîné les stages dans les boîtes de prod, les radios, les agences de booking, l’IRMA et autres. J’ai fait partie de cette génération d’esclaves corvéables à merci pour pas un sou ou presque, que l’on appelle "stagiaires" et franchement même si ça a parfois été dur, je ne le regrette pas car ça m’a tout appris. La fac m’a permis d’intégrer un certain nombre de connaissances, a ouvert mes perspectives et donné une curiosité, mais la réalité du travail, ses méthodes, je les dois à cette période de ma vie.
J’ai fini malgré tout par me lasser de m’agiter pour pas un rond et suis partie en Suède en 2006, où j’ai travaillé pour un distributeur de Rock et de Métal. Quitte à mal gagner sa vie, autant découvrir un pays et une culture en même temps ! C’est au terme de cette aventure de deux ans que j’ai intégré Season of Mist, dont je connaissais le boss Mika et une partie de son équipe depuis quelques années déjà.



Eh bien pour répondre à ta dernière question, je te renvoie à ce que j’ai dit précédemment : j’ai eu le parcours naturel d’une passionnée mais surtout d’une acharnée, haha ! Mais c’est vrai que j’ai souvent été la seule fille en concerts, puis en voyages de presse, puis dans les différents bureaux dans lesquels j’ai travaillé. Travailler avec des garçons est assez facile et agréable, donc je ne me plains pas ! Si j’ai l’image d’une fille de bonne famille, c’est parce que je trouve très amusant de brouiller les pistes dans la vie quotidienne. Il faut voir la tête que font les gens lorsqu’ils me demandent ce que je fais dans la vie "Je vends du Death Métal. Vous connaissez ?" !

J’ai longtemps été sapée comme une métalleuse type et j’ai fini par me lasser d’être si prévisible, si étiquetable. C’est quelque part encore plus provocant et bizarre pour les gens qui vous entourent de découvrir que vous faites partie de la masse, comme eux. Le démon est décidément partout ;)

Quel est ton rôle au sein du label ?
Je suis chargée de promo France et pays francophones. Je m’occupe donc de faire le relai et la promotion de nos sorties auprès de la presse française, mais également belge et suisse francophone. La promo du label bien sûr, mais aussi de certains autres labels dont nous avons la distribution. J’ai bossé pour Spinefarm, Metalblade, Van records, Soulfood, Cargo, Hassle et bien d’autres encore…

Je gère également les campagnes e-shop, c'est-à-dire du relationnel entre les labels que nous avons en distribution afin de proposer des opérations discount intéressantes pour le public. Ca implique également la rédaction d’une newsletter hebdomadaire et pas mal de brainstorming autour de notre stock.
J’ai longuement travaillé à la distribution dans la société, notamment à la mise en place des disques en FNAC, donc c’est intéressant de pouvoir garder un pied dans le monde très "réel" qu’est la vente afin d’avoir une vraie vision du marché.
Il m’arrive aussi de chapoter des opérations ponctuelles. Nous faisons en ce moment appel à des DJ’s et groupes électro du monde entier pour un projet d’album - dont je ne peux pas plus parler pour le moment malheureusement – et c’est typiquement le genre de choses que j’aime faire : parler de Métal à des néophytes, me confronter à une industrie musicale qui fonctionne de façon très différente (et pourtant parfois similaire à la fois), et rencontrer par email ou téléphone interposé des artistes que mon milieu musical ne me permettrait pas en temps de normal de rencontrer ! J’écoute énormément de musiques différentes, et l’électro y a une grande place, depuis toujours, donc c’est très excitant pour moi !

Quelle sont les principales contraintes de ce travail ? Et les plus grandes satisfactions ?
Les contraintes sont peu nombreuses je dois dire : il y a certaines tâches assez barbantes en promo comme l’envoi des disques (je veux un(e) stagiaire !) (NdScribe : ses prières ont été entendues, elle en a un depuis peu), les guest lists de concerts, la relance lorsque les mags ou les zines font le mort sur la promo d’un artiste etc. Mais rien de grave franchement. On ne gagne pas non plus notre vie comme des pachas, il faut bien se le dire, donc on peut vraiment considérer ce type de boulot comme un sacerdoce pour certains parfois.

Je reste une fan de musique avant tout, donc lorsque je vais à Paris, Madrid ou Eindhoven voir des concerts, (à Marseille il n’y a rien ou presque mais il y a Ryanair !!) c’est généralement à mes frais. Je consomme du disque, je lis la presse culturelle, des livres musicaux etc : les passe-droits sont peu nombreux dans ces cas.

Les satisfactions sont nombreuses en revanche évidemment : la distribution Season of Mist représente environ 80% du marché Métal en France, autant dire que je fais régulièrement mon shopping dans le stock à prix très intéressants : nous le faisons tous d’ailleurs, et quelques payes en ont drôlement souffert, haha !
Je paye peu de places de concert évidemment, j’ai accès à l’envers du décor de la plupart des festivals européens (pour le meilleur et pour le pire, croyez moi) ce qui est un luxe de confort quand on pratique comme moi les festivals depuis 15 ans, car j’ai passé l’âge de camper !! Et la rencontre avec des artistes qui comptent, bien sûr, c’est aussi un privilège.

Comment expliques-tu le succès et la longévité de Season of Mist ?
Je l’explique par des choix artistiques à la fois couillus et bien pensés. En ne cherchant pas à se précipiter, Michael a permis au label de grandir de façon progressive et sûre.
Ses décisions ont toujours été guidées par la passion musicale et son goût, plutôt unique (il aime autant le Black Métal ultra crade que le Prog Métal hyper pointu et léché, la musique classique, les BO de manga et j’en passe). Il demande régulièrement l’avis de son équipe sur les grosses signatures et ça crée une dynamique dans l’équipe qui fait toute la différence avec d’autres labels.
On est plusieurs dans l’équipe à être régulièrement sollicités sur la direction artistique : Gunnar pour les groupes allemands, norvégiens et le black en général, Guillaume pour les trucs plus progs ou old school, moi pour le Death Métal et le Doom, Bleu pour le Metalcore, Hardcore et autres (sauf qu’on n’en signe pas, haha), Tristan pour le Black français pointu… C’est sympa de travailler de cette façon. Le boss a conscience de nos expertises à tous dans des domaines définis, et met ça à profit au quotidien. Le label est ambitieux tout en sachant rester raisonnable. C’est qui nous a permis de doubler la masse salariale en 4 ans alors que le marché du disque se porte mal.

Le label a-t-il autant de poids qu'un autre quand vous essayez de signer un gros groupe, ou ces derniers préfèrent-ils les grosses écuries étrangères ?
Depuis peu, oui. Je ne te cache pas que les signatures de KYLESA, puis DILLINGER ESCAPE PLAN puis enfin MORBID ANGEL ont considérablement changé notre positionnement sur la scène internationale.

D'ailleurs, quelles seront les prochaines signatures de SoM ?
On est toujours très actifs du côté des signatures ! On vient de signer les américains de A LIFE ONCE LOST, ce qui devrait donner un coup de jeune au roster, BLACK SHEEP WALL, aussi, du Sludge bien crade pour ceux qui avaient déjà aimé OUTLAW ORDER ou ELITIST. Il y a les hollandais de CARACH ANGREN qui nous ont récemment rejoints également : c’est clairement le nouveau fer de lance de la scène Black sympho européenne… CHAOSTAR, le pendant purement symphonique de SEPTICFLESH, DODECAHEDRON, du Black néerlandais costaud comme il faut, KELLS groupe français bien connu de Modern Métal à chant féminin, MISERY INDEX, probablement mon groupe de Death préféré de ces dix dernières années aux US, les suédois de NECROPHOBIC, pour moi l’un des groupes majeurs et trop souvent oublié de la scène extrême suédoise, NOTHNEGAL un groupe de Black/Dark Métal des Maldives (!) vraiment intéressant, et enfin TERRORIZER, le groupe mythique qui réunit Pete Sandoval et David Vincent de MORBID ANGEL, entre autres !
Il y a bien entendu des signatures en cours de négociation très excitantes, notamment en doom, mais je ne peux pas en parler plus pour le moment, malheureusement !



Comment contrez-vous le téléchargement illégal ?
Difficile de le contrer franchement. Il y a une démarche en amont bien sûr : faire appel aux services d’une plateforme de téléchargement numérique dont les mp3 sont watermarkés (NdScribe: les morceaux contiennent une signature unique pour chaque zine les recevant, ce qui permet de les tracer facilement), puis envoyer les cds promos uniquement à un nombre de média sélectionnés sur le volet, dans lesquels nous avons une confiance totale.

Avant la sortie d’un album, s’il y a un leak, on fait appel à une société dont la charge est d’effacer toute trace de torrent sur le net. Ce système reste néanmoins inefficace face à la mafia russe du mp3… Après la sortie d’un album, il n’y a plus de recours et je pense de toute façon que la musique doit faire son chemin jusqu’aux possibles nouveaux auditeurs.

N'est-ce pas un handicap de ne pas être dans la capitale ?
Hahaha, tu me demandes ça à moi, la parisienne de service au sein du label !
Perso, en étant en charge de la promo, ça peut être parfois un handicap pour mon travail. J’aimerais organiser plus d’événementiel autour du label et de ses artistes, d’autant que c’est un peu ma spécialité de départ, le fait d’être à Marseille bride un peu cet aspect. En revanche, demande aux journalistes étrangers ce qu’ils pensent des voyages de presse dans le sud de la France : ils te répondront à l’unanimité que c’est le pied ! C’est rare qu’ils écoutent un album l’après midi dans une maison de disque et qu’ils aillent se baigner avant de prendre leur avion retour ! Pour le reste franchement non, car il y a des labels dans le monde entier et souvent dans des coins extrêmement reculés qui fonctionnent comme nous grâce aux transporteurs et à internet ! Le fonctionnement quotidien du label est bon tel qu’il est, il n’aurait pas besoin d’être ailleurs pour marcher mieux d’après moi !

As-tu déjà eu des groupes difficiles à gérer ?
Ca dépend ce que l’on entend par difficile à gérer. Il y a deux catégories de groupes "difficiles" : les capricieux, et les anti-pro.
- Les capricieux sont ok pour faire des interviews puis les annulent à la dernière minute, par exemple.
Ils signent un contrat sur lequel il est stipulé qu’ils doivent appeler les journalistes et demandent finalement par se faire appeler…
Ils décident que personne ne touchera à leur guestlist de tournée sous prétexte que le label n’a pas mis la main au portefeuille pour l’aider sur le tour support, ce genre de choses.
- Les anti pro c’est les désorganisés chroniques : ceux qui ratent les interviews parce qu’ils les oublient, qui se retrouvent sans internet en pleine promo, qui te reposent dix fois la même question, qui sont incapables de tenir les deadlines pour rendre photos, interviews par mail ou autres…
On a surtout des groupes qui rentrent dans la seconde catégorie, cela a à voir avec le fait que ces groupes viennent de l’underground et n’ont souvent jamais bossé avec des labels et avec un staff gérant des tâches bien spécifiques. Mais pas que, malheureusement !

Il y a deux autres catégories de groupes plus spéciales, elles, mais dont nous sommes devenus experts :
- Les groupes français qui double-checkent tout ton boulot de promo pour vérifier que tu sais le faire (ils le font TOUS à une ou deux exceptions près)
- Et les groupes de Black qui passent leur vie à se fighter, à démonter des hôtels ou à entrer en conflit avec des salles de concert qui refusent le sang, les animaux morts ou le feu.
Mais comme je l’ai déjà dit, on est rôdés sur ces sujets, depuis le temps que SoM a des groupes français, ou des groupes de Black !
Tu notes que je ne cite pas de nom, mais que mes descriptions sont assez explicites !

Comment perçois-tu le milieu de la musique et ses requins ?
Très franchement, je n’ai pas à frayer avec la partie la plus carnassière de l’industrie du disque, donc je n’en pense rien. Le Métal est un petit milieu, international certes mais très interconnecté. On dialogue avec bon nombre de nos "concurrents", on se connaît tous et on travaille généralement en bonne intelligence, donc je crois que ma réponse sur ce point va te décevoir ;)

Comment se porte la scène française par rapport aux autres pays ?
Elle se porte pas mal d’après moi, sauf qu’elle a toujours un mal fou à s’exporter, pour une raison qui m’échappe. A part le Black français qui bénéficie d’une aura particulière à l’international, il est très compliqué d’arriver à vendre une formation française à l’étranger. Il y a quelques rares exceptions comme BENIGHTED, mais dans l’ensemble on galère. On aimerait vraiment faire découvrir KLONE, TREPALIUM, ETHS, KELLS, ARKAN ou MINUSHUMAN au reste du monde, mais les médias sont très frileux. C’est hyper dommage…

Le Scribe
15.11.2011