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Interview de Dirty Shirt

Dirty Shirt

Pour jouer du Metal en Roumanie il faut de la passion et de la volonté ! C'est ce que Mihai, guitariste et principal compositeur de DIRTY SHIRT, nous raconte dans cette longue et captivante interview riche en anecdotes. Et espérons que le groupe arrive enfin à venir mettre le feu en France !


Salut Mihai ! Peux-tu présenter DIRTY SHIRT aux lecteurs de Metalland ?
Bonjour Tankkore et salutations à l’équipe Metalland et à vos lecteurs. Tout d’abord un grand merci pour cette proposition d’interview, ce n’est pas tous les jours qu’un groupe roumain a la chance de se présenter aux metalheads français...

En quelques mots, DIRTY SHIRT est un groupe roumain de métal-indus-hardcore qui puise son originalité en incluant des éléments provenant de divers horizons : folklore roumain, électro, funk... Cette "mixité" musicale trouve ses racines dans notre conception de la musique, c'est-à-dire ne pas s’autocensurer et s’obliger à jouer des morceaux d’un style unique, tant qu’on aime ce qu’on fait.

Malgré quelques démos et EPs, vous n’avez sorti que deux albums en une quinzaine d’années, est-ce par manque de moyens, de temps ou juste une envie de bien faire les choses ?
Il me semble que vous avez changé de style musical depuis vos débuts, pourquoi un tel revirement ?
Je vais répondre aux deux questions simultanément car elles sont très liées. Toutes les raisons inclues ici sont vraies, mais il y en a d’autres.

Ainsi, lors de nos débuts dans le milieu des années 90, la scène rock roumaine venait juste de naitre : il n’y avait que très peu de clubs, pas de structures, pas de matos, pas de studios, juste quelques festivals qui ont réussi à "survivre" et à s’adapter après la révolution. A l’époque, on jouait un mélange de progressive, alternative et power-metal. Mais comme n’importe quel groupe, on a eu besoin de quelques années pour établir une formule stable et on a essayé de faire le maximum possible dans de telles conditions (quelques démos, concerts locaux, participations à des festivals nationaux). Mais, les moyens pour enregistrer un album étaient quasiment inexistants et on a du "attendre" le festival-tremplin Top T Buzau (1998) où on a gagné le grand prix : l’enregistrement d’un album en studio. Malheureusement, comme on ne payait pas, on était souvent reprogrammés, les enregistrements étaient dans des conditions précaires (souvent sans ingénieur son), le mix et le mastering ont été fait à l’arrache... L’album sort finalement en 2000. Mais ce qui est marrant c’est qu’il était composé par des morceaux qui nous représentaient de moins en moins, car c’était l’époque où on a commencé à prendre une nouvelle direction musicale. Malheureusement pour le groupe, j’ai quitté juste après le pays (pour venir en France) et ainsi on a cru que DIRTY SHIRT c’était fini !!!

Mais la musique est une drogue : le manque et l’envie ont été plus forts que les distances et ainsi fin 2004 on a décidé de se réunir à nouveau. Par contre, il a fallu tout recommencer. D’un coté, nos préférences musicales avaient beaucoup évolué, et de l’autre, la scène métal roumaine s’était énormément développée. Et le public n’était plus le même : on a été "oubliés". Ainsi, pendant quelques années on a beaucoup expérimenté musicalement lors des démos qu’on a enregistrées afin de trouver notre "son" et notre "identité". Tant qu’on n’était pas contents, on ne pouvait pas envisager un autre album. Ce qui a beaucoup joué c’est le live, car plus on jouait, plus notre musique gagnait en homogénéité, sans perdre l’originalité, et le feedback du public reste le meilleure juge. Enfin, en 2008 on a intégré Robi comme deuxième chanteur à la voix gutturale et c’était parti pour un deuxième album : 2008 préparation (financière, musicale, logistique, etc…), 2009 enregistrements, 2010-2011 tournée. De mon point de vue, ce temps d’attente a été nécessaire, mais cela a eu quand même un impact négatif sur l’album, car certains morceaux, malgré le travail de réarrangement, ont vieilli un peu...



Entre la musique, les deux chants et les éléments électroniques et folkloriques, la composition chez DIRTY SHIRT ne doit pas être simple ?
C’est vrai que notre situation est assez compliquée, car je suis le compositeur principal du groupe, et en même temps j’habite à 2000 km de mes collègues. Heureusement les nouvelles technologies permettent la communication à distance. Ainsi, j’enregistre chez moi des idées, puis les autres les travaillent, les modifient, ils ajoutent leur personnalité. Quand je retourne dans le pays, lors des répétitions je redécouvre mes morceaux, on les travaille de manière intensive, et enfin les petits réglages se font souvent après les tournées.

En ce moment on travaille sur un nouvel album (cette fois-ci, on ne veut pas laisser les choses trainer), et on a poussé notre méthode de travail encore plus loin. C’est ce que nous appelons "l'e-répète 2.0". Plus exactement, à part l’envoi des idées déjà enregistrées, j’ai beaucoup travaillé en "direct" avec chacun des membres individuellement, ou avec tout le groupe, à l’aide d’une communication vidéo Skype ou Messenger. C’est compliqué, mais pas impossible.

Quels sont les thèmes abordés dans ce Same Shirt Different Day ?
En raison de l’histoire particulière du groupe, SSDD est un album très varié et c’est loin d’être un album concept centré sur un thème. On retrouve des morceaux relookés qui ont été composés en 2000 juste avant mon départ en France ("Pitbull", "Tell Me Why", "Luna"), des démos réalisées après la réunion, entre 2004-2006 ("East West", "UB", "Sandu Porcu"...), et enfin des morceaux tous neufs (tel "Manifest" ou "Feel It"). D’où le titre de l’album, à part le petit jeu de mots et le clin d’œil à S. King : malgré le temps passé, il y a une "essence" qui est restée la même.

Si on prend morceau par morceau, on a des thèmes inspirés par notre enfance communiste ("Luna", "Sandu Porcu"), d’autres représentent nos opinions actuelles ("Manifest", "East West"). Les thèmes folkloriques balkaniques sont aussi présents, comme l’amour sur "UB", la moquerie sur "Bolnav" (trad. Malade) ou sur "Pitbull" (reprise de Kusturica, bande-son du film Chat noir, chat blanc). Il y a des morceaux qui invitent l’auditoire à se lâcher ("Feel It"), mais aussi d’autres qui n’ont rien de particulier.

Il y a pas mal de protagonistes de la scène Metal française et particulièrement marseillaise sur le titre "East West". Comment ces rencontres ont-elles eu lieu ?
Tout a commencé avec le festival East West Fest, que j’ai organisé entre 2005 et 2009 en France (à Lille) et en Roumanie. C’est en 2006 que j’ai travaillé la première fois avec le collectif Coriace de Marseille, et puis c’est parti : on a tournée en Roumanie avec TRIPOD (2007) et puis BABYLON PRESSION (2008). ETHS a également participé au festival dans les deux pays (2008). Puis comme on a composé le morceau spécialement pour le festival East West Fest, l’idée d’un grand featuring est venue de manière très naturelle. Le dernier arrivé est Charles (aka Kallaghan), qu’on a connu lors des enregistrements dans son studio….

Je dois dire aussi quelques mots sur la méthode qu’on a employée pour faire cette collaboration. On avait une version démo et une version instrumentale qu’on a envoyée à tous les participants. On a enregistré séparément chaque chanteur sans qu’il entende les interventions des autres. Ca a été une expérience très intéressante de voir comment chaque personne interprète et sent la chanson d’une manière très différente. Après, c'était très facile d’intercaler tous les chants dans une version cohérente.



Vous avez réussi à avoir un excellent son sur ce second album ! C’est Kallaghan de SIKH qui l’a enregistré, n’est-ce pas ?
La plus part des enregistrements ont eu lieu chez Kallaghan (plus quelques enregistrements supplémentaires chez TRIPOD et BABYLON PRESSION). On lui est très reconnaissant pour la qualité du son. Non seulement il est un très bon ingénieur son, mais ce que j’apprécie le plus chez lui c’est son ouverture musicale et sa passion. Il s’implique énormément et il ajoute sa touche personnelle. Enfin, le fait que l’album a été mastérisé par Alan Douches, ce n’est pas pour rien non plus...

L’album est sorti en 2010 alors que la promotion n’a été faite que cette année, pourquoi un tel retard ?
Ce retard s’explique par le fait qu’on voulait faire une tournée en France entre fin 2011 et début 2012. Le plan était de faire la première partie d’un groupe connu français qui sort un album pendant cette période. Malheureusement pour nous, ce groupe a changé de management et donc pour nous tout est tombé à l’eau. Dans de telles conditions, on a décidé que, malgré le fait qu’il est peu probable de tourner en France, ça serait bien d’envoyer l’album à la presse française, pour avoir une opinion critique sur notre musique, pour se faire connaitre et aussi pour préparer le terrain pour une éventuelle tournée dans le futur.

Vous avez tourné pas moins de trois clips pour cet album, est-ce une expérience qui vous a plu ?
Tourner des vidéoclips est toujours une expérience sympa. Les trois vidéos ont été faites "maison", par Cristi (un des guitaristes du groupe, mais qui travaille aussi dans une télévision). Ainsi le budget total (à part son travaille bénévole) a été pratiquement nul.

Pour "Pitbull" on a eu deux jours de tournage, le premier seulement avec le groupe, pour les scènes avec le voyage et puis un deuxième avec le public, qui s’est transformé en fête plutôt sympa (boissons et nourriture à volonté pour tout le monde) et on a fini avec un concert privé.

Pour "Manifest", on a utilisé un studio de télévision pour filmer les cadres avec le groupe (ça a duré juste quelques heures). C’est plus pour le montage et l’édition que ça a pris du temps. Enfin, pour "East West" on a utilisé les images filmées lors des enregistrements de l’album (classique, mais toujours aussi efficace).

Comment se porte la scène Métal en Roumanie ?
La scène métal roumaine est en constante progression car il y a encore du rattrapage à faire par rapport aux pays de l’Ouest. Elle souffre également pour les mêmes raisons qu’ailleurs : c’est de plus en plus difficile pour les petits groupes de s’affirmer.

La musique de DIRTY SHIRT est relativement variée, quelles sont vos influences et les groupes que vous écoutez en ce moment ?
Dans l’album SSDD, nos influences sont très diverses. Pour nos nouveaux morceaux nous allons encore plus loin : il y aura du rock’n’roll, reggae, funk, folklore roumain, swing, western américain…. Mais on garde toujours le "noyau" typique DIRTY SHIRT : métal-indus-hardcore.

A part le fait qu’on ne veut pas exclure des parties ou des morceaux juste parce que ce n’est pas notre style, c’est aussi le résultat du fait que les membres du groupe ont des personnalités différentes et qu’on écoute de la musique très variées : de BLACK SABBATH jusqu’à MESHUGGAH, du jazz-rock jusqu’à électro. Moi personnellement, j’essaye d’être à jour avec la musique et j’écoute beaucoup de groupes, connus ou peu connus. Je pense que c’est nécessaire aujourd’hui du fait que le monde change du jour au lendemain, sinon très vite tu deviens un "has-been"...



Le Dirty Tour a commencé depuis l’année dernière, est-ce que l’on aura la chance de vous voir en France ?
Quels sont vos objectifs pour 2012 ?

A nouveau je vais répondre aux deux questions simultanément car elles sont très liées. Initialement une tournée en France était prévue après la sortie de l’album Same Shirt Different Day, mais d’un coté la tournée en Roumanie (aussi Hongire et Allemagne) a été beaucoup plus longue que prévue (tant mieux) et puis le plan de première partie avec un groupe connu (je ne donne pas de noms ;) est tombé à l’eau. Prévoir une tournée en France maintenant devient donc assez compliqué, parce que les coûts sont très élevés (transport, logement, etc...) et il faut trouver soit un tourneur soit un groupe assez connu avec qui jouer. Le faire à "compte propre" est quasiment impossible. Je profite pour lancer un appel : si un groupe ou tourneur français désire une collaboration avec la Roumanie (DIRTY SHIRT pourrait jouer en première partie en France et inversement le groupe français pourrait jouer en Roumanie avec nous) contactez-nous, on est preneurs. Il y a moyens de faire des projets de collaboration culturelle et obtenir des financements et nous avons une certaine expérience dans le domaine. Dans le meilleur des cas, on pourrait faire une mini-tournée en automne 2012, au pire la reporter après le prochain album.

Pour nous l’objectif principal est l’enregistrement d’un nouveau LP en été 2012 avec une sortie en 2013. On ne veut plus laisser trainer les choses comme auparavant. Ainsi, on travail intensivement sur la composition qui avance très bien (déjà 14 morceaux en travail), certains étant déjà joués en concert lors du Dirty Tour 2010-2011 : "Saraca Inima Me" (chanson inspirée du folklore roumain, que l’on a travaillée juste après l’enregistrement de l’album) http://www.youtube.com/watch?v=60K3F19bmSs ou la plus récente "Freak Show", composée il y a quelques semaines, qu’on a jouée au tremplin Global Battle of The Bands Romania (où on a gagné la deuxième place). Voici une vidéo avec un extrait de l’émission "Le Temps des Guitares" sur la Deux Roumaine qui a filmé ce tremplin : http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=wxTbpw_qIoE (DIRTY SHIRT est à partir de la 3ème minute).

Pour vous faire une idée de la direction musicale de l’album, quelques extraits des maquettes instrumentales (enregistrées "à la maison" juste comme base pour la compo des mélodies, des paroles et les arrangements) sont disponibles sur internet :
http://soundcloud.com/dirtyshirtoriginal/dirty-shirt-work-in-progress
http://soundcloud.com/dirtyshirtoriginal/dirty-shirt-work-in-progress2

Merci à toi d’avoir répondu à l’interview, un dernier mot pour la fin ?
Encore merci pour m’avoir proposé cette interview. Comme mot pour la fin, je voudrais transmettre au public français qu’il est essentiel de soutenir et d’encourager les petits groupes, peu importe leurs origines. En effet, il y a du talent, mais avec les changements qui s’opèrent dans l’industrie musicale, c’est de plus en plus difficile de percer et les investissements restent importants. Ils ont besoin de vous : achetez leurs albums, même si vous les retrouvez gratuitement sur internet (souvent ils sont à un faible prix), allez à leurs concerts, aidez-les pour la promotion, en partageant leur musique et vidéos sur les réseaux... Vous avez aussi besoin d’eux, sinon, on peut se retrouver dans la situation où plein de groupes talentueux ne pourront pas continuer et on écoutera que la musique à la mode qui est diffusée sur le média mainstream. Si on veut de la bonne musique dans le futur, il faut investir dès maintenant.

Enfin, je ne peux pas m’empêcher de rajouter face au climat actuel où l’image de la Roumanie est très ternie par la télé et la presse à scandale : ne croyez pas tout ce qu’on dit à la télé (citation des Guignols). C’est vrai il y a des choses négatives, mais la Roumanie est beaucoup plus que cela, et j’espère qu’avec notre musique, on participe nous aussi à l’amélioration de l’image de notre pays.

Tankkore
26.12.2011